L’APPROPRIATION D’INTERNET PAR LES ELEVES DE COLLEGE, DES ENJEUX EDUCATIFS AUX ENJEUX SOCIETAUX

L’APPROPRIATION D’INTERNET PAR LES ELEVES DE COLLEGE, DES ENJEUX EDUCATIFS AUX ENJEUX SOCIETAUX

Dany HAMON
Université de Paris 8 –Equipe Escol/ESSI, 2, rue de la Liberté, 93526 Saint-Denis cedex O2 FRANCE
Dany.Hamon@worldonline.fr

RESUME :
Ma recherche située à la croisée de deux champs transversaux, les sciences de l’éducation et les sciences de l’information et de la communication poursuit le travail de thèse (décembre 2006). Elle s’interroge sur les enjeux de l’usage d’Internet dans le système éducatif (accès aux connaissances) et sur les conditions de la rencontre entre la culture numérique et la culture scolaire dans le cadre de dispositifs construits par les enseignants. Elle soutient l’hypothèse selon laquelle les significations d’usages (représentations et valeurs) inscrites dans les pratiques scolaires par les collégiens relèvent de leur rapport à la culture de l’institution scolaire (établissement, pédagogie des enseignants…) mais aussi d’autres niveaux en interaction (valeurs et croyances de la société, culture familiale, culture des pairs…), de leur sentiment de compétence et des objectifs poursuivis à travers leurs pratiques numériques.

MOTS-CLES : Usages socio-éducatifs d’Internet- Pratiques numériques juvéniles- Rapport au savoir- Mutations sociétales

THE APPROPRIATION OF INTERNET BY THE PUPILS OF COLLEGE, THE SOCIO-EDUCATIONAL STAKES

SUMMARY :
My research at the crossroads of two transverse fields, (sciences of education and sciences of information and communication) continues thesis work dating from december 2006. It questions the challenges of Internet use in education (access to knowledge) and the conditions of the encounter between digital culture and school culture in the context of system constructed by teachers. It defends the hypothesis by which the meaning of usages (representations and values) laid down by pupil-based school practices (11-16) are related not only to their ties to school culture and teaching skills but also to other interactives issues (values and beliefs of society, family culture, peer culture…), their sense of competence and objectives pursued through their digital practices.

KEY WORDS : Socioeducational uses of the Internet- Digital practices of the young - Link to knowledge- Changes in society-

EUROMEDUC
Education aux médias et appropriation d’Internet par les jeunes
Séminaire de FARO du 16 au 18 février 2009

Contribution au débat
Dany HAMON
Equipe Escol/ESSI Université Paris 8

L’appropriation d’Internet par les collégiens. Des enjeux éducatifs aux enjeux sociétaux

Eduquer les jeunes par les médias et aux médias c’est penser les représentations et les valeurs que l’on souhaite leur transmettre, car elles sont visibles à travers les choix éducatifs (pédagogiques, technologiques…) que l’on fait. C’est aussi savoir à qui l’on s’adresse, qui sont les jeunes d’aujourd’hui et quels sont leurs rapports avec ces médias ?

Je souhaite pouvoir éclairer ces différents points à partir des résultats d’une thèse soutenue en décembre 2006 [HAMON 06] et de leur mise en perspective au regard des évolutions sociétales. Cette recherche avait pour objectif d’approcher le sens donné aux pratiques scolaires d’Internet par des collégiens âgés de 11 à 16 ans, issus de quatre collèges très différents par leur population et leur culture institutionnelle, situés en région parisienne et en province. Elle s’est appuyée sur un constat souligné notamment par des rapports gouvernementaux concernant l’évolution du collège [JOUTARD 01 ; THELOT 04] qui évoquent une démotivation croissante des élèves, l’ennui et la perte de sens pour ces collégiens, quels qu’ils soient. Des enseignants ont choisi de diversifier leurs méthodes d’enseignement et d’utiliser les TICE, en particulier Internet, en vue de les remobiliser. Quel sens ces dispositifs vont-ils avoir pour les élèves ? Et ces significations d’usages (soit des représentations et des valeurs) vont-elles les conduire à s’engager davantage envers leurs apprentissages scolaires ?

Des enjeux de l’appropriation scolaire d’Internet

Les résultats sont issus de l’analyse de deux questionnaires (654 et 135 élèves) et d’entretiens approfondis (56 élèves). Ces collèges ont été choisis à partir des pratiques effectives d’Internet dans le cadre scolaire conduites par des enseignants expérimentés dans ce domaine. Néanmoins notre démarche de terrain nous a conduit à constater que la généralisation des pratiques, y compris dans la plupart de ces établissements, semblait assez éloignée de la vision optimiste des discours institutionnels. Les contextes d’usages étaient multiples tant du point de vue technique que pédagogique.

Il est tout d’abord intéressant de constater que malgré la diversité des situations d’apprentissages mais aussi des caractéristiques des élèves (genre, âge, milieux familiaux…) des attentes communes émergent de l’analyse de leurs discours. La grande majorité des collégiens (parmi les 56 élèves interrogés de façon approfondie) plébiscite l’usage d’Internet dans le cadre scolaire. Ceux qui ne peuvent y accéder chez eux sont en demande d’un accès relativement libre pour des pratiques personnelles dans le cadre scolaire (club Internet…) et d’une alphabétisation numérique. Mais ces pratiques apparaissent tout aussi importantes pour les usagers aguerris qui souhaitent un perfectionnement (apprentissage de nouveaux logiciels, construction de pages web, lutte contre les “ hackers ” et les virus). Toutefois les enjeux de cette formation sont avant tout extrascolaires car le réseau répond particulièrement à leurs attentes, assurant la convergence d’une grande partie de leurs activités (recherche d’information, communication, création). Il apparaît comme un espace de construction de soi, à la fois un lieu d’expression pour se dire en toute confidentialité (messageries) ou en s’affichant (pages web). Il est un moyen de s’essayer sans risque et de se comparer à d’autres. Il va donc assurer à la fois une certaine sécurité (anonymat des forums, possibilité d’arrêter la connexion en cas de problème et de retrouver du “ même ” au sein des communautés d’intérêt) mais aussi apporter une ouverture (permettant de sortir d’un univers considéré comme trop fermé, de repousser ses limites et de trouver sa place dans un espace choisi au-delà des statuts sociaux). Internet représente aussi pour beaucoup d’entre eux un moyen d’échapper à l’isolement tant redouté par cette génération. Ils ont le sentiment de maitriser un outil puissant qui leur apporte une plus grande confiance en eux-mêmes (“ j’me rends compte que je ne suis pas si bête ”) et une certaine valorisation auprès de leur environnement proche grâce à leur expertise. Pour quelques-uns, cette formation apparaît déjà un élément important de leur compétitivité dans leur futur métier. Le collège n’est cependant pas le seul lieu de formation, ce sont les allers-retours entre les différentes personnes-ressources (famille élargie, voisins, pairs, internautes) qui leur permettent de se perfectionner.

Toutefois, les apprentissages scolaires sont aussi des enjeux de ces usages. Les élèves estiment que ces dispositifs améliorent les conditions d’apprentissage et leur permettent d’accéder à des savoirs plus riches (exhaustifs), et attractifs (grâce au multimédia et à l’actualisation des informations) mais aussi devenus plus complexes pour certains élèves, troublés par cette profusion d’informations qu’ils doivent traiter de façon plus autonome.

Le passage d’une posture de découverte où les élèves ne considèrent que les aspects techniques du réseau à une habitude d’usage qui les conduit à s’intéresser davantage aux contenus, nécessite un temps long. Mais une évolution de leur rapport aux apprentissages (de passivité à engagement) suppose également un changement de représentations.
Le plus souvent, ces pratiques dans le cadre scolaire ne sont souvent que ponctuelles et les élèves se sentent tiraillés entre deux mondes qu’ils opposent : un monde figé fait de livres, de cahiers, d’écrit et de solitude, de dépendance à l’enseignant et de contraintes ressenties même physiquement (mal au poignet, mal au dos) à un monde de liberté, d’expression possible, d’images, de plaisir et de partage avec les autres. D’un côté, ils suivent un cours traditionnel “ lourd ” à supporter le plus souvent, mais qui est considéré comme “ sérieux ” au regard de la logique éducative, et de l’autre, un cours utilisant Internet, qui leur permet de libérer à la fois le corps et l’esprit, mais qu’ils n’arrivent pas à penser comme “ un vrai cours ”.

Les élèves ne s’investiront dans de nouvelles représentations que s’ils considèrent ces transformations comme étant irréversibles au regard de la culture de l’institution. Dans le cas contraire, elles ne seront que superficielles et leurs stratégies d’élèves les conduiront à profiter de ces quelques moments pour se perfectionner en vue de leurs usages personnels sans remettre en question leur rapport aux savoirs.

Alors que se dessine une société de la connaissance s’appuyant sur le réseau Internet et des idéologies contrastées, quels sont les enjeux d’une éducation par les médias et aux médias dans le cadre scolaire ?

…Aux enjeux sociétaux

Des tensions apparaissent entre deux mondes qui se dessinent sur Internet. Un premier modèle culturel est apparu aux fondements de l’évolution du réseau et qui lui a permis de se renforcer : une culture de la coopération qui s’appuie sur une communication transparente entre les hommes et une circulation sans entrave des idées, apportant enrichissement et innovation, mais une logique qui refuse toute médiation.
Un autre modèle a utilisé l’instantanéïté du réseau pour accélérer la mondialisation économique et financière. La conjugaison de la logique de marché et de la logique de l’immédiaté a permis de satisfaire les désirs individuels mais a aussi engendré le sentiment d’une urgence omniprésente et le souci de la rentabilité à court terme [AUBERT 03]. Ce nouveau rapport au temps, cette exigence du “ tout, tout de suite ” régule aujourd’hui notre société toute entière. Les effets pervers de cette nouvelle logique du temps présent se traduisent notamment par une volabilité des informations qui deviennent obsolètes aussitôt consommées, engendrant une valorisation de la superficialité. En outre, l’hypersollicitation des individus par une pléthore d’informations a conduit à une sorte d’indifférence et d’apathie et une attitude de fatalité face à l’avenir [LIPOVETSKY 83]. Notre société hypermoderne s’est libérée des grands repères traditionnels pour tendre vers une plus grande flexibilité dans tous les domaines, mais elle a également en contre-partie brouillé les représentations (qui parle, pour dire quoi ?).

Redonner du sens, de l’intelligiblité et de la profondeur, telle peut être la mission de l’école aujourd’hui.

Conclusion et perspectives

Il apparaît aujourd’hui essentiel, au regard de la démobilisation des élèves envers les savoirs scolaires et plus particulièrement envers la forme d’apprentissage traditionnelle que le système éducatif puisse considérer les cultures adolescentes, et au-delà les mutations sociétales. Une banalisation des usages d’Internet dans le cadre scolaire, à travers des pratiques pertinentes dans plusieurs disciplines, apparaît un élément important du déplacement des élèves vers les savoirs scolaires. Néanmoins éduquer les élèves à une culture numérique, c’est aussi leur permettre de comprendre les représentations et les valeurs qui sous-tendent le réseau et sous quelles formes elles se manifestent (choix politiques, économiques, technologiques, socio-culturels et éducatifs). Des enseignants spécialisés doivent pouvoir apporter ces repères indispensables face à une accélération du temps et à l’émergence incessante de nouveaux matériels, de nouveaux systèmes, et de nouveaux modes de socialisation (les concepts et schémas mentaux qui organisent ces cultures, de la gouvernance d’Internet à l’identité numérique). Les élèves pourront ainsi développer des compétences (techniques, psychosociales, culturelles) et co-construire des connaissances leur permettant de donner du sens à une société en évolution constante et avoir envie d’y penser un avenir. “ Les médias ne sont que ce que l’on en fait… et ils ne deviennent jamais que ce que l’on en fera ” [BALLE ; EYMERY 96].

Bibliographie

[AUBERT 03] Aubert, N. (2003). Le culte de l’urgence. Paris : Eres
[BALLE ; EYMERY 96] Balle, F. , Eymery, G. (1996). Les nouveaux médias. Paris : PUF
[HAMON 06] Hamon, D. (2006). Thèse “L’appropriation d’Internet par les élèves de collège”, s/dir. J. Crinon Escol/ESSI Univ. Paris 8
[JOUTARD 01] Joutard, P. (2001). Rapport sur l’évolution du collège, MENRT : http://www.education.gouv.fr/rapport/joutard/accueil.htm, 2002. (12/2008)
[LIPOVETSKY 83] Lipovetsky, G. (1983). L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain. Paris : Gallimard
[RABARDEL 95] Rabardel, P. (1995). Les hommes et les technologies. Approche cognitive des instruments contemporains. Paris : Armand Colin
[THELOT 04] Thelot, C. (2004). Rapport de la Commission du débat national sur l’avenir de l’Ecole présidée par Claude Thélot, Pour la réussite de tous les élèves, Comment motiver et faire travailler les élèves ?, MENRT in http://www.debatnational.education.fr/upload/static/lerapport/pourlareussite.pdf (12/08) 2008

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